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Publié par Nouvelles Erotiques

Nouvelle erotique de Camille Laurens "Encore"

Nouvelle erotique de Camille Laurens "Encore"

Le premier coup de feu a retenti, puis le second presque aussitôt. J’ai crié, un seul cri bref. Jacques m’avait saisie aux épaules et, tandis que mes genoux se dérobaient sous moi, ma bouche a glissé contre son torse nu, j’ai fermé les yeux, il s’est laissé aller contre moi, l’odeur de sa sueur a remplacé toutes les images, et nous sommes tombés lentement, bateau qui sombre, tour qui s’écroule. À travers mes paupières, la lumière s’est éteinte. Nous sommes morts ensemble comme on jouit.

Les planches sont froides et rêches sous mon dos, son corps, lui, est brûlant, à la fois lourd et léger sur le mien, entravant mes jambes et mes bras sans bloquer ma respiration. Son épaule moite est calée sous mon menton, il sent le vétiver, il me protège, il me couvre, plus rien n’arrivera, je n’entends même plus les paroles qui s’échangent tout près, l’instant est parfait, je suis un corps ému et reconnaissant, sans plus de forme ni contours, je me laisse mourir, ce néant, quel plaisir ! Alors sa joue frémit, je perçois un infime tressaillement contre mon visage, son souffle chatouille mon oreille, sa voix m’attrape à la nuque, la chaleur me monte aux cheveux : « Demain, tu joueras sans rien sous ta jupe, dit-il : fesses nues ». Il murmure, mais l’articulation de chaque mot est précise, nette, sans conditions. Je me raidis, tout mon sang afflue dans cette phrase, dans son futur triomphal, dans l’évidence du temps à venir. Le noir se fait.

 

Il m’a tirée par la main, nous nous sommes relevés d’un bond, « la mort n’est pas vraie », les applaudissements ont éclaté, nous avons salué longuement puis quitté la scène en courant, heureux, aériens. Après le spectacle, Jacques n’est pas venu avec les autres, le temps que je me change, comme d’habitude il était parti. Plus tard, je me suis jetée dans la mer, j’ai nagé, j’ai exténué mon désir comme un cheval qu’on fatigue. Impossible de dormir. « Encore », criais-je quand j’étais petite et qu’on fermait le livre : enfant inlassable, je voulais savoir la suite de l’histoire. Il restait cinq représentations avant la fin de la tournée.

Ce soir, c’était la dernière. Tous les comédiens se concentraient ou se détendaient chacun à leur manière avant le lever de rideau : on faisait les cent pas en s’étirant, on appelait un ami, on buvait une coupe de champagne, on somnolait. Chacun voulait donner le meilleur de lui-même avant que ce monde où nous jouions – que nous jouions — ne s’évanouisse pour toujours. Bien sûr, il y aurait d’autres visages, d’autres textes, d’autres décors, et certains, entre deux représentations, répétaient déjà un nouveau rôle. Pourtant, l’économie du théâtre est ainsi faite, le dernier soir on donne tout, on paie sans barguigner son tribut à l’éphémère et à l’illusion, on lègue sa voix, sa passion, son âme au témoin assis dans l’ombre, et l’on espère qu’il emporte avec lui les rêves ainsi confiés et les garde saufs en mémoire.

 

A DÉCOUVRIR

J’étais quant à moi particulièrement à vif, et plusieurs fois déjà j’avais regardé vers la loge des hommes sans apercevoir Jacques – c’était tous les soirs le même scénario, il arrivait au dernier moment, une femme, la sienne sans doute – très belle -, le déposait devant l’entrée et repartait aussitôt, comme c’était l’été elle l’avait suivi dans cette station balnéaire mais n’assistait jamais aux représentations, elle devait s’occuper des enfants, en tout cas j’imaginais les choses ainsi, je savais si peu de lui. Même au cours des répétitions, à Paris, il était resté distant, évasif, secret. Dans la profession, et bien qu’il ait joué aussi Don Juan ou Lorenzaccio, on ne l’appelait plus affectueusement que Le Misanthrope. Il arrivait, il se changeait en cinq minutes sans parler à personne, se métamorphosait sur scène en héros sacrifié puis repartait, ne nous accompagnant que très rarement dans les dîners qui suivaient le spectacle. Il n’était donc pas encore là, et tout en arpentant le couloir je tapotais pour la troisième fois mon cou selon ses instructions, est-ce qu’il aimerait mon parfum, son goût de marée haute, est-ce que, est-ce que… ? J’aurais dû y être habituée, mais non, il alimentait mon anxiété avide — ou bien l’aimantait-il ?

Il y avait une semaine que nous jouions dans ce théâtre de plein air. Certes, il nous fallait quelquefois pousser notre souffle contre le vent ou lutter avec nos yeux brillants contre la beauté des étoiles, mais la mer non loin promettait l’écho à nos voix. Après chaque représentation, quel délice c’était d’aller trinquer sur la plage, de laisser les vagues embarquer la tristesse glacée de notre tragédie scandinave, pleine de morts et de cris ! Mais la tournée se terminait, la troupe allait se disperser, rompant les liens.

 

Comment Jacques allait-il me quitter, quelle mise en scène avait-il imaginée pour cette dernière nuit, je me le demandais. Chaque soir, il m’avait fait monter dans son désir, il m’avait embarquée : « Demain, tu mettras des boules de geisha », « Demain, tu tomberas en m’ouvrant tes jambes », « demain, tu te parfumeras avec ton miel, là, derrière l’oreille ». J’en devenais folle. Et voilà que c’était fini, le bateau revenait à quai, et pour jamais, adieu. Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on… ? Ces vers de Racine ne quittaient pas ma mémoire, ils télescopaient mon texte. J’avais vingt ans, c’était seulement la troisième pièce que je jouais depuis ma sortie du Conservatoire, je ne savais pas y faire avec la fin, j’anticipais l’absence, et la sensation physique du sans-retour séchait ma bouche comme le sel de l’air. En même temps, j’aimais l’aventure, ce don d’improvisation qui permet d’accueillir l’inconnu, de jouir du bel aujourd’hui. Et puis je faisais confiance à Jacques, à sa puissance, c’était comme dans ces exercices que nous faisions, élèves, se laisser tomber en arrière sans retenue, avec la certitude que notre partenaire debout derrière nous va nous rattraper - s’abandonner.

 

Le spectacle a commencé sans que j’aie vu Jacques. Petite paysanne timide, je n’avais aucun dialogue avec lui, nous entrions séparément sur le plateau, nos yeux ne se croisaient pas jusqu’à la scène finale où il mourait pour moi. Cette scène, je l’attendais désormais avec ferveur, oui, j’attendais l’instant de notre mort, son unisson. J’étais tellement tendue que le coup de feu m’a presque prise au dépourvu, et ce sont les mains de Jacques sur mes épaules qui m’ont forcée à plier les genoux, je me suis affaissée dans un cri – un seul cri bref qui a sonné à mes propres oreilles comme un cri de plaisir démentiel. Ma bouche a glissé le long de son torse (tu ne meurs pas, ai-je pensé confusément, tu n’expires pas, c’est exactement le contraire, tu aspires l’univers, tu veux tout). Jacques est tombé sur moi, la lumière s’est déplacée sur notre droite, nous étions seuls dans l’ombre – seuls devant deux cents personnes à l’insu desquelles le sexe tendu de Jacques poussait contre ma cuisse, animal empêché, vigoureux. Sa bouche frôlait mes cheveux, chuchotait. Oreilles, lèvres, bras, jambes, je n’étais plus qu’un coquillage ouvert.

 

A DÉCOUVRIR

Elle avait poussé un cri de jouissance, avais-je été la seule à l’entendre ? De quoi jouissait-elle davantage ? Du corps viril de son partenaire ou bien de leur exhibitionnisme secret ? Et moi ? De posséder ce corps, de lui appartenir, ou bien de mon voyeurisme discret ? Jacques m’avait réservé un siège au premier rang, si bien que de ma place j’aurais pu toucher leurs pieds enchevêtrés. Ils étaient maintenant dans la pénombre, mais le dos nu de Jacques brillait, presque phosphorescent, ses muscles semblaient vouloir envelopper la jeune comédienne dont la jupe retroussée laissait apercevoir une cheville fine, un mollet rond duveteux. La dernière fois que nous avions fait l’amour, quelques jours plus tôt, il avait commencé une histoire nouvelle.

Depuis notre rencontre, il n’avait cessé d’inventer des contes, d’écrire le texte de mon désir, de mettre en voix nos images encore et encore, celles qui nous menaient à la dissolution, nous faisaient lumière, embrun, rythme, vapeur. C’est ce qu’il appelait me « prendre par l’oreille ». Il aimait entrer par là, trouver les mots pénétrants, et moi je les attendais autant que son sexe en moi, ils trouvaient toujours leur chemin. « Il fait très chaud, la nuit est obscure, on devine à peine la dune blanche, et tes seins clairs, la voie lactée de ta peau. Tu portes un maillot de bain noué sur la hanche, qu’on peut défaire d’un geste, comme ça, très vite, il tombe et tu es nue. Je te… Cependant, cette fois-ci, j’avais pris la parole, j’avais enchaîné sur son récit ; moi, d’ordinaire muette, tout ouïe, je l’avais interrompu : « Une jeune femme est là, tout près, avais-je continué, elle a dû se baigner, elle déploie ses cheveux. Tu lui demandes si nous pouvons l’embrasser, elle dit que oui, qu’elle en a envie. Nous allons vers elle, nous l’enlaçons, la caressons, elle sent la mer et les algues, nous tombons ensemble sur le sable, tu… »

Les applaudissements ont éclaté, j’ai sursauté. Jacques était debout au bord de la scène, il tenait par la main la jeune paysanne échevelée, radieuse ; au dernier salut, toutes lumières rallumées, ils se sont penchés ensemble vers moi, nos yeux se sont rencontrés, je leur ai souri, puis je suis sortie avec la foule, je suis allée mettre mon maillot de bain.

 

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