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Publié par Nouvelles Erotiques

POURQUOI S'HABILLER HARD DANS LES SEXCLUBS

Il existe des lieux où les femmes possèdent la prééminence sur les hommes, parce qu’elles sont en nombre inférieur : elles constituent la denrée rare. Elles ont donc le choix des partenaires. Mais pourquoi sont-elles vêtues en pute ?

Sur le marché du sexe en général – dans les clubs échangistes en particulier – il y a plus d’hommes que de femmes. Suivant la loi de l’offre et de la demande, les femmes se retrouvent donc hyper-valorisées : les voilà «reines des abeilles», entourées de bourdons qui quémandent le droit de leur procurer du plaisir. A elles de sélectionner les «heureux élus». Renversant l’ordre habituel du monde, ce sont les femmes qui choisissent, qui décident des pratiques, qui imposent leurs envies. C’est en tout cas ainsi que la règle est posée, notamment dans les clubs qui laissent les femmes entrer gratuitement et font payer aux hommes seuls un droit d’entrée prohibitif, posant d’office le rapport d’inégalité comme la norme. Dans cet univers qui fonctionne à l’envers du nôtre, la femme vaut plus qu’un homme. Il lui revient donc le privilège de prendre les devants.

Bien qu’elle soit en position dominante, la femme pourtant s’habille comme une prostituée. Comment comprendre ce paradoxe ? Dans un article passionnant consacré aux femmes dans les milieux dits «libertins», le socio-anthropologue Philippe Combessie tente de résoudre l’énigme. «Dans lessex-clubs, pour les femmes, le port du pantalon est proscrit. Elles sont invitées à porter des tenues propres à rehausser les stéréotypes les plus classiques de la femme comme objet de désir : silhouettes cambrées voire hyper-cambrées par des talons très hauts, bas résille, jupes très courtes ou minishorts, épaules dénudées, parfois poitrine apparente. On les voit donc arborer des costumes plus ou moins inspirés de ceux de femmes dont l’activité professionnelle consiste à faire commerce de l’exhibition de leur corps : danseuses de revue, strip-teaseuses, hôtesses de bar américain»…

 

Pour Philippe Combessie, il ne faut pas forcément voir là une volonté d’avilir la femme, au contraire. Le «déguisement» relève d’un jeu qui flirte avec l’érotisme de l’infraction : «C’est justement parce que la “libertine“ a quelque chose de la prostituée – le nombre de partenaires sexuels qu’elle peut accumuler et la facilité avec laquelle elle sépare coït et affect – qu’il n’est pas question qu’elle soit prise pour telle, même si des simulacres de prostitution sont volontiers organisés.» Tout cela est «pour de faux». Dans l’univers théâtral des clubs ou des soirées privées, les hommes et les femmes ne font jamais que mimer des personnages. «Les rapports d’argent comme les relations de domination sont singés comme si nous étions dans un espace où le ludique a pris le pas sur le réel. On est là avant tout dans un jeu, au sein duquel, pour reprendre le vocabulaire de Michel Foucault au sujet des hétérotopies, les acteurs “se trouvent dans une sorte de rupture absolue avec leur temps traditionnel“».

 

En rupture, surtout, avec la morale usuelle… Dans la vie normale, il est mal vu qu’une femme offre facilement l’accès à son corps. Pire encore, que ce soit elle qui chasse. Voilà peut-être pourquoi les femmes échangistes s’identifient si facilement à des prostituées : parce que l’image des tapineuses n’est pas forcément négative. Pour le dire plus clairement : dans l’imaginaire collectif, la prostituée est une figure ambivalente, associée à la femme fatale et aux créatures diaboliques, tentatrices, qui hantent les romans du 19e siècle. La prostituée sort la nuit, comme les fauves, et se poste en embuscade dans les quartiers «dangereux» où elle opère en prédatrice. Elle peut avoir autant de relations sexuelles qu’elle veut avec des inconnus. Elles n’est pas tenue d’avoir des enfants avec ceux qui l’entretiennent. De ce point de vue, certainement, elle offre à rêver, autant aux hommes qu’aux femmes, dans les espaces dédiés au fantasme du plaisir sans lendemains.

 

Pour donner à ce fantasme l’allure d’un jeu presque réel, de nombreux clubs échangistes organisent des soirées au cours desquels les participants font semblant d’acheter des services sexuels. «De l’argent ostensiblement fictif est alors distribué», raconte Philippe Combessie qui précise : «les personnes invitées à vendre leurs charmes sont tour à tour des femmes ou des hommes.» Dans l’univers «para-prostitutionnel» des clubs, il est en effet courant de renverser les rôles, pour souligner l’aspect fictif des transactions. Il s’agit de mettre à distance la sexualité vénale, afin que dans l’intervalle séparant le faux du vrai les joueurs puissent s’amuser à faire semblant.

 

«J’ai assisté à une séance au cours de laquelle les hommes se sont d’abord vu distribuer des billets libellés monnaie de singeraconte Philippe Combessie ; la femme désignée Reine des putes s’est vu offrir une semaine dans un hôtel au Cap d’Agde. D’une soirée Just a Gigolo, j’ai rapporté des euros factices illustrés de petits coeurs : chaque femme avait reçu 15 de ces billets à l’entrée, et devait, ensuite, les utiliser pour acheter des services sexuels. […] On pourrait apparenter ces soirées à des formes de carnaval.» Comme dans les carnavals, donc, les gens qui viennent s’évader le font en renversant les règles sociales. Les voilà, en toute impunité, dans la peau d’un(e) autre, libres enfin de devenir gigolo pour la nuit ou courtisane d’un soir. Reste à savoir pourquoi ce sont justement ces peaux-là – celles de la pute (mâle ou femelle) – qui remportent le plus de succès.

 

Pourquoi faut-il obligatoirement se déguiser en racoleuse dans une «party» ? A ce stade-là de la réflexion, Philippe Combessie devient lumineux. S’appuyant sur la théorie des scripts sexuels , il souligne à quel point les humains peinent à s’exciter. Même quand on a envie de faire l’amour avec des inconnus, il est parfois terriblement difficile d’y parvenir. Pourquoi ? «Pour qu’un rapport charnel unisse des êtres humains, il faut qu’un script sexuel mette en concordance simultanément trois niveaux : culturel (un scénario considéré comme érotique dans un groupe humain donné), interpersonnel (une interaction entre deux individus, ou plus) et intrapsychique (un fantasme excitant)», résume Combessie. Rien de plus compliqué que mouiller ou bander pour des gens qu’on ne connaît pas et «dont la plupart, si cela se trouve, ne sont même pas de notre milieu» (Desproges).

Cela tient presque du miracle. Pour qu’il y ait une tension érotique, il faut : que le cadre autorise le désir, que la situation soit stimulante, que l’autre ait un corps ou un regard brûlant, que ses mots ou ses gestes coïncident avec ce que vous avez dans la tête…

«Si l’on est convaincu par ces analyses, on perçoit la difficulté devant laquelle se trouvent les responsables d’espaces dédiées à des pratiques de sexualité collective entre inconnus», conclut Philippe Combessie. Dans lessex-clubs, les gens – qui ont payé cher pour entrer – sont parfois très tendus, demandeurs, et se regardent en chiens de faïence, ce qui augmente encore la difficulté. «On comprend le caractère limité des scénarios susceptibles d’entraîner suffisamment d’excitation pour qu’en l’espace de quelques heures au maximum, des inconnus deviennent partenaires sexuels. Le scénario de la prostitution, ou plus exactement d’une forme imaginée de prostitution, […] est sans doute l’un des modèles les plus faciles à reproduire – ou à “singer“. Le modèle de la poupée Barbie sexy peut donc être lu comme le plus petit commun dénominateur des fantasmes masculins dans l’Occident contemporain, apte à exciter le plus grand nombre d’hommes présents dans ces espaces, quelle que soit leur origine».

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A LIRE : «L’argent en milieu “libertin“ : entre mise en scène et occultation», de Philippe Combessie. Dans : Terrains/Théories 1 (2015).

ILLUSTRATION : le graphiste Eric Stanton, publié notamment par Taschen.

 

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