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Publié par Secretdedame

Le 29 octobre dernier, le site Slate publie un article (traduit par Peggy Sastre) avec ce titre volontairement perturbant… L’occasion de se pencher sur les dernières théories concernant l’origine de l’homosexualité. S’agit-il d’inné, d’acquis ou d’un subtil mélange des deux, assaisonné d’une touche de luxe, d’amour et de volupté ?

Stephane-darron

«Un couple d’anthropologues de l’université d’État de Washington, Barry et Bonnie Hewlett, pense avoir trouvé une société dénuée de sexe gay», annonce le journaliste américain Jesse Bering. Cette société se trouve en Afrique centrale. Il s’agit d’un groupe de paisibles chasseurs-cueilleurs, les Akas, constitué de communautés nomades. En tout, les Akas représentent 20 000 personnes. Si l’on part du principe que les homosexuels représentent au minimum 2% des mâles humains, il devrait y avoir 400 gays chez les Akas. Or il y en a… zéro. Serait-ce que les Akas répriment l’homosexualité d’une manière radicale? Non.
 

Aucun tabou, aucun interdit concernant l’amour entre hommes. Et pour cause: les Akas ignorent tout simplement cette notion (1). Elle n’existe pas dans leur culture. Pour comprendre cette étonnante “ignorance”, il faut savoir que les Akas constituent un groupe régi par des règles tout à fait différentes des nôtres. Chez eux, les hommes s’occupent à part égale des enfants (2) et les femmes participent à la chasse autant que leurs frères, leur père ou leur époux. «Les Akas sont connus pour l’extrême flexibilité de leurs rôles de genre et la quasi absence de stéréotypes genrés au sein de leur société. Autre détail d’importance, par rapport aux normes occidentales, les Akas sont extrêmement ouverts en matière de sexualité. Les enfants miment des rapports sexuels en public, sans que leurs parents ne trouvent rien à y redire, les paroles d’une comptine Aka imitent les vocalisations de deux personnes en pleine partie de jambes en l’air, et les adultes discutent librement de sexualité lors des feux de camp.» C’est justement pendant ces soirées de confidence que les deux anthropologues se sont étonnés d’entendre que les Akas faisaient l’amour trois à quatre fois par nuit. S’agissait-il de vantardise? Non.

«Nous avons décidé d’étudier systématiquement leurs habitudes sexuelles, après plusieurs feux de camp où, lors des discussions, des hommes mariés d’un certain âge nous ont dit en passant qu’ils avaient des relations sexuelles trois à quatre fois par nuit, expliquent Barry et Bonnie Hewlett. Au départ, nous pensions que ces hommes se vantaient, mais nous avons vérifié leurs dires auprès des femmes, et ils disaient vrai.» Après enquête, il s’avère que les Akas accomplissent leur “devoir conjugal” à la façon d’un dur labeur. «Pour ces groupes, le sexe tient davantage du travail que du divertissement. Le fait d’avoir des enfants étant très important –à quoi s’ajoute une mortalité infantile élevée– les Akas voient dans le sexe une opération de collecte de progéniture, tout aussi stratégique que les récoltes diurnes dont ils tirent leur subsistance», résume Jesse Bering qui cite quelques-unes des phrases révélatrices de cet état d’esprit:

«Le travail du pénis est le travail pour trouver un enfant», déclare un des Akas interrogés. «En ce moment, je le fais cinq fois par nuit parce que je cherche un enfant», dit un autre. «Si je ne le fais pas cinq fois, ma femme ne sera pas heureuse parce qu’elle veut avoir des enfants rapidement». Ils ne sont pas pour autant indifférents aux plaisirs du sexe, soulignent les Hewlett. Mais le plaisir n’est pas leur motivation principale. Ce rôle secondaire du plaisir est attesté par le peu de place que la sexualité Aka laisse aux préliminaires». Les hommes Aka ne pratiquent pas le cunilingus, par exemple. «Une femme Aka remarque qu’un homme ne met jamais le clitoris dans sa bouche: «S’il le fait, il vomira.» Ce n’est pas nécessairement un signe de pruderie. Vu comment ils envisagent le sexe en général, cela indique plus probablement que de telles pratiques non-reproductives ne font pas partie de leurs scénarios.» (Source : article de Jesse Bering, sur Slate)

De la même manière, les hommes ne se masturbent pas. L’idée de se donner du plaisir en gâchant leur semence est si étrangère à leur culture que les deux anthropologues provoquent un certain étonnement parmi la population interrogée en évoquant cette pratique… Certains Akas ne comprennent tout simplement pas ce que peut signifier l’acte de se masturber.

Même ignorance, même stupéfaction de leur part lorsqu’on évoque la possibilité pour un homme d’éjaculer dans un anus… Chez les Akas, le sperme est bien trop important pour qu’on puisse en répandre la précieuse liqueur ailleurs que dans l’orifice génital d’une femelle. Il faut, en permanence, lui tapisser le vagin de semence… même quand elle est enceinte d’ailleurs. «Les Akas sont persuadés que le sperme est une substance nutritive améliorant le développement fœtal et permettant d’avoir des bébés en meilleure santé. Ce qui permet de comprendre pourquoi les femmes Akas déclarent ne pas jouir à chaque occurrence coïtale, mais que les hommes éjaculent en elles toutes les nuits à intervalle régulier. Le concept de «nourriture séminale» –que le sperme est une sorte de lait aidant au développement des embryons —se retrouve dans de nombreuses autres cultures à travers le monde, en particulier en Amérique du Sud. Cependant, cela fait beaucoup de sperme à baratter pour une paire de testicules ayant passé sa prime jeunesse. (Les couples prennent quelques nuits de repos pendant la semaine, sans doute pour que les hommes revigorent leur semence).» Voilà qui explique probablement l’absence totale d’homosexualité dans cette société: les Akas n’ont tout simplement pas le temps d’explorer d’autres voies que la pénétration génitale… ni la force de consacrer leur énergie sexuelle à autre chose qu’éjaculer entre trois et cinq fois par nuit dans une femme. C’est la survie du groupe qui est en jeu.

Que faut-il en déduire? Que l’homosexualité est un “luxe”? D’une certaine manière, oui. «Les Akas ont une sexualité «productiviste» liée, entre autres, à une très forte mortalité infantile, explique la journaliste scientifique Peggy Sastre interviewée par Les 400 culs. Il s’agit de jouer sur le quantitatif et de faire beaucoup d’enfants car rares seront ceux qui arriveront à l’âge adulte et renouvelleront les générations. L’organisation socio-économique des Akas ne semble pas trop laisser de place au «loisir» ou au «luxe», et il semble assez logique qu’un tel contexte désamorce le recours à certaines pratiques...». Il existe donc des sociétés humaines qui n’accordent à la sexualité guère d’autre fonction que celle, utilitaire, de la reproduction. Dans ces sociétés, ni la masturbation, ni l’homosexualité, ni la sodomie ne constituent des options possibles. Ce sont des voies qui restent inexplorées… Voire inconnues.

Faut-il en déduire que l’homosexualité n’existe pas de façon génétique, innée, mais uniquement de façon culturelle, acquise? «Ni l’un, ni l’autre», répond Peggy Sastre, qui modère les résultats de l’étude: il se peut fort que l’homosexualité existe bien chez les Akas, mais à l’état purement virtuel… «L’homosexualité s’exprime plus ou moins facilement selon les codes culturels en vigueur. Une culture hétérocentrée peut ainsi diminuer la fréquence de l’orientation, donc son observation par des ethnologues. Ensuite, il ne serait pas absolument impossible que, dans des petits groupes de chasseurs cueilleurs ou pasteurs-horticulteurs assez homogènes et endogames, certaines variantes génétiques présentes dans le génome humain soient absentes ou très peu présentes. C’est vrai pour l’importe quel trait (exemple trivial: les variantes alléliques pour les yeux bleus ou les cheveux blonds sont absents de nombreuses populations africaines) et comme on ne connaît pas réellement les marqueurs génétiques et/ou épigénétiques de l’homosexualité, c’est impossible à vérifier...». 

Autre remarque: «Il y a fort à parier que l’homosexualité ne soit pas liée à un unique gène, mais à une combinaison complexe de certaines mutations, sur certains gènes etc. et qui ne s’expriment pas de la même manière à tous les coups. C’est une histoire de pleiotropie, ou le fait qu’un même gène peut avoir plusieurs effets, et les effets positifs peuvent contrebalancer les effets négatifs. Exemple classique: le même gène qui provoque la drépanocytose (une maladie de l’hémoglobine) procure un certain degré de protection contre la malaria, selon qu’il est à l’état hétérozygote (un seul exemplaire, effet bénéfique) ou homozygote (deux exemplaires, effet délétère). Ce gène persiste donc dans les populations où sévit la malaria puisqu’il possède un avantage lorsqu’on possède un exemplaire unique venu de l’un de ses parents. L’hypothèse selon laquelle il pourrait en être de même pour les gènes (sans doute nombreux) impliqués dans l’orientation sexuelle a été attestée par de nombreuses études, et la plus classique est celle de l’équipe de Andrea Camperio-Ciani, publiée en 2004. Elle a été depuis répliquée au moins 3 fois en 2008 et 2009 (3). En gros, ce que les chercheurs ont trouvé, c’est que certains gènes qui prédisposent à l’homosexualité chez les hommes, et qui sont transmis seulement par lignées maternelles (via le chromosome X, donc), confèrent une fertilité plus importante aux femmes. Dans ce cas (et toujours en gros), ce n’est pas «grave» au niveau de la transmission de tes gènes si tu es un homme et homo, car les filles de ta famille vont se charger pour toi de les répandre, en étant plus fertiles que la moyenne
 

Cette théorie «du polymorphisme balancé» a les faveurs de nombreux chercheurs actuellement. Pourquoi? Peut-être parce qu’elle est rassurante. Insistant sur l’idée que la diversité génétique d’une espèce constitue sa richesse, les chercheurs s’appuient sur cette vérité simple que «des gènes «délétères» à l’état homozygote se révèlent avantageux à l’état hétérozygote». «Appliquée à l’homosexualité, cela signifie qu’un allèle de prédisposition présent en un seul exemplaire (et donc non exprimé) peut avantager son porteur hétérosexuel», conclut Peggy sastre. En gros: tous les monothéistes qui conspuent l’homosexualité, affirmant que celle-ci relève de l’aberration puisqu’elle ne contribue pas au renouvellement des générations, feraient mieux d’aller relire leurs manuels de biologie… A côté de son rôle reproducteur, la sexualité a par ailleurs un rôle social et il se pourrait bien que ce rôle social —qui consiste à nouer des liens de séduction et/ou de plaisir— soit finalement bien plus important que ce qu’on pourrait croire.

«Les relations entre individus de même sexe, maintenant découvertes chez plus de 1500 espèces, depuis les lamantins aux oies sauvages, démontrent combien la sexualité est plurielle et combien l’émotion construit des relations sociales, explique Thierry Lodé, professeur d’écologie évolutive, dans La biodiversité amoureuse. (…). Partout les animaux démontrent leur incroyable tendance à se vouloir les acteurs libres du vivant.» Les mésanges s’accouplent frénétiquement alors que les poussins sont déjà nés. Les dauphins souffleurs se frottent entre eux à l’infini, les femelles macaques se touchent réciproquement le clitoris, les chauve-souris à nez-court pratiquent entre elles (eux) des fellations et les lions panthera leo forment des bandes de mâles gays… Parce que la sexualité est avant tout l’attraction pour l’autre (quel que soit son sexe, il est autre), elle échappe à la logique étroite de la finalité reproductrice (4).

On pourrait bien sûr se moquer des Akas, pour qui le sexe reste avant tout lié à la reproduction. Mais nous-mêmes, jouissons-nous pleinement de toutes les possibilités que notre corps nous offre ? Notre culture nous détermine peut-être à ignorer certaines de nos prédispositions. Nous sommes peut-être des cancres comparés à ceux et celles qui peuvent jouir, comme cela existe dans d’autres cultures, en se faisant manipuler les pieds ou en contrôlant leur respiration. Il y a des femmes qui jouissent quand on leur «croque» ou lèche l’orteil. Il y en a qui peuvent orgasmer sans même se toucher, au simple contact du sol, en travaillant sur leur posture et leur souffle. Et nous, pauvres naïfs qui nous croyons si libéré(e)s (5), nous rions d’un air stupéfait quand nous apprenons qu’il est possible de faire, littéralement, «l’amour avec la terre». Avec un garçon, avec une fille, avec nos doigts, avec un vibro oui… Mais avec la terre? Ce sera l’objet d’un prochain article.

Deux ouvrages de Peggy Sastre : Sexe Machines (co-auteur : Charles Muller),  Ex Utero, pour en finir avec le féminisme.

Nous remercions nos valeureux commentateurs qui ont souligné l’erreur d’inversion concernant les gènes hétérozygotes et homozygotes. C’est réparé. Version corrigée mise en ligne mardi 6 décembre, à 21h.

Note 1/ «Les Hewlett se sont entretenus avec 56 personnes, entre 18 et 70 ans, ayant été mariés au moins une fois. Le sujet étant de nature délicate, les hommes avaient affaire à Barry Hewlett, tandis que Bonnie Hewlett interrogeaient leurs épouses. «Les Akas et les Ngandi étaient très ouverts et tout à fait disposés à nous parler de leurs comportements sexuels, notent les auteurs, mais c’est aussi parce que nous avons tissé des liens avec ces communautés depuis longtemps.» (Au moment des entretiens, Barry travaillait auprès de ces tribus depuis 35 ans, Bonnie depuis dix ans)». (Source : article de Jesse Bering, traduit par Peggy Sastre).

Note 2/ Le Guardian a d’ailleurs décerné aux hommes Akas le titre de «meilleurs pères du monde», il y a quelques années.

Note 3/ La fécondité des femmes augmente lorsqu’elles possèdent le gène qui rend les hommes gays.

Note 4/ Lorsqu’ils s’accouplent les animaux semblent plutôt guidés par l’instinct du plaisir ou de l’intense soulagement que procure la dissémination des gamètes… sans avoir vraiment conscience des résultats. Les humains, en revanche, guidés par l’idée de la survie ont souvent réduit la sexualité à un simple acte d’insémination.

Note 5/ «Il faudrait lire à ce sujet un article très important. Dans cet article,  Joseph Henrich et ses collègues, psychologues et économistes à l’Université de Colombie britannique, au Canada, forment l’acronyme WEIRD («bizarre»), signifiant Western Educated Industrialized Rich Democratic. Dans leur étude, ils visent à montrer que, si les occidentaux, éduqués, vivant dans des pays industrialisés, riches et démocratiques constituent environ 96% des sujets d’études de psychologie expérimentale, ils ne représentent que 12% de la population mondiale, et que lorsqu’on compare les études portant sur des échantillons WEIRD à d’autres plus étendues culturellement, on observe parfois d’importantes divergences sur des questions psychologiques et comportementales fondamentales» (Peggy Sastre).

Illustration: nains TBM de l’artiste Stéphane Darron / Sur la home de Libé: photo cc BY annieo76 sur flickr

Merci à Nico

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